Valle del Belice, Terre é-Mouvante
J’ai découvert Gibellina à l’automne 2022, à l’occasion d’un voyage au long cours autour de la Sicile. Je me souviens du choc provoqué par Il Grande Cretto d’Alberto Buri, cette monumentale lave de béton qui se répand sur les collines. Dans la foulée, j’ai visité Gibellina Nuova où j’ai eu la surprise de découvrir une ville nouvelle et moderne au cœur de la Sicile. Avec ces œuvres d’art au milieu des rues et ses bâtiments en béton en partie inachevés, elle ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu lors de mes précédents voyages dans l’île. Cette petite cité dédiée à l’art, silencieuse, à l’atmosphère un peu étrange, comme un îlot dans la grande île, m’a tout de suite intrigué. Je me suis fait la promesse d’y retourner pour découvrir l’envers du décor.
La Sicile, une île où la nature est souvent impétueuse, est régulièrement meurtrie par des tremblements de terre : Catane en 1169, Noto en 1693, Messine en 1908. Dans la nuit du 14 au 15 janvier 1968, l’histoire se répète dans la vallée du fleuve Belice, au sud-ouest de l’île, avec une secousse de magnitude 6,5. Quatre communes sont entièrement détruites et une douzaine d’autres endommagées, on compte près de 400 victimes. Quelques 70 000 habitants se retrouvent en plein hiver hébergés dans des tentes, puis dans des baraquements, une situation qui va perdurer durant de longues années. Pris de court par la catastrophe, les autorités tardent à organiser les secours puis à débloquer les fonds pour une reconstruction qui mettra plus de trois décennies avant d’être achevée. Parmi les quatre villes reconstruites, Gibellina, sous l’impulsion de son maire Ludovico Corrao est déplacée à une vingtaine kilomètres dans la plaine. L’édile invite de nombreux artistes et architectes à participer à la renaissance d’une cité dédiée à l’art. Entre temps, nombreux seront les sinistrés à avoir quitté la vallée du Belice pour s’installer en Italie du nord, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie L’’exode rural entamé avant le tremblement de terre connaît alors une forte accélération, encouragée par les autorités qui facilitent la délivrance des passeports et offrent des billets de transports pour quitter le territoire.
Marquée par les soubresauts du sous-sol, la vallée du Belice est aussi une terre de mouvements sociaux. C’est au cours de mon Grand Tour de la Sicile que j’ai entendu parler pour la première fois de Danilo Dolci et de son engagement local. Dès les années 60, la population se mobilise autour du poète et activiste et d’un groupe d’intellectuels en faveur d’un désenclavement social et économique du territoire. En mars 1967 est organisée une marche sur Palerme contre la mafia et en faveur d’un monde nouveau. Un plan de développement économique du territoire est aussi établi. Pourtant, soixante ans après le tremblement de terre, le Belice semble un territoire à l’abandon. Avec leur rues désertes et leurs maisons aux volets clos, les villes nouvelles semblent comme des décors de cinéma, des cités trop grandes pour des communautés qui se sont rétrécies.
Durant trois semaines en 2026, j’ai sillonné le territoire traversé par le fleuve Belice. J’ai rencontré ses habitants, j’ai partagé leur table, j’ai été accueilli par les associations et participé à leurs activités, avec toujours un accueil très chaleureux, une envie sincère de me faire connaître leurs racines. J’ai découvert les liens invisibles qui irriguent la vallée, l’engagement de communautés toujours fortes et actives en dépit des apparences. J’ai voulu connaître mieux la mémoire de cette région détruite l’année même de ma naissance.
Quel est l’héritage aujourd’hui de cette histoire ? Comment s’est transmise la mémoire de l’événement auprès des jeunes générations et comment envisagent-elles leur avenir ? Alors que Gibellina est nommée capitale de l’art contemporain, la promesse d’un renouveau par la culture serait-elle enfin advenue ? A travers un ensemble de témoignages croisés entre générations, un dialogue entre des personnes ayant vécu le tremblement de terre et leur descendance, cette série évoque une histoire partagée, faite de deuils, d’arrachements, de résilience et d’espoirs. Dans leurs témoignages, les habitants, ont conservé une mémoire très vive de l’événement. Surtout, elles ont trouvé la force de reconstruire leur terre, faisant preuve d’une solidarité exemplaire et trouvant toujours des éclats de joie et de légèreté en dépit des épreuves.












